Edito
Le 29 janvier 2005, 13h00 au Grand Hotel de Geradmer.
Calvaire, le film choc de Fabrice Du Welz a créé un buzz pendant le festival du film fantastique de Gerardmer 2005. Présenté la veille en compétition, les mésaventures quasi-bibliques du chanteur itinérant Marc Stevens (Laurent Lucas) ont retourné le public. Jacky Berroyer interprète Bartel, l'aubergiste qui va séquestrer Marc Stevens dans son établissement, remplacant peu à peu l'image de l'homme par celle d'une femme qui l'a quitté.
Ecrivain, comique à la télévision (Nulle part ailleurs), acteur ciné (Un indien dans la ville, Albert est méchant), Berroyer est un amuseur intelligent qui n'est forcément pas tombé sur ce film choc par hasard...
Interview - Jackie Berroyer

- Calvaire, pensez vous vraiment qu’il s’agit d’horreur ? Etes vous si certain du caractère « mauvais genre » du film ?
Non. Je trouve qu’il a beaucoup de qualités artistiques et le propos de fond, c’est l’amour, les carences affectives. Calvaire ne veut pas être un film psy ou autre chose… Fabrice est un mec qui débarque avec son premier film, c’est un peu sa carte de visite : « Regardez ce qui m’intéresse et dans quel genre je navigue.. ». Bien entendu, il y a beaucoup de références à des films comme Massacre à la tronçonneuse, Misery ou Deliverance et même des westerns.
- Il paraît que vous vous êtes battus pour avoir ce rôle ?
C’est peut-être exagéré comme image. Je ne me suis pas battu, mais c’est vrai que j’ai réclamé. Ce qui m’a motivé, c’est d’avoir plus de choses à jouer. Il m’avait proposé au début le rôle que fait Nahon (Philippe Nahon joue le chef des villageois) dans le film. Finalement on a inversé les rôles, et c’était une bonne idée. Si Nahon avait été à ma place… dès qu’il claque la porte, on se dit que ça va barder… tandis que moi, en me voyant plein de réserve, ça donne un coté plus fragile à Bartel, mon personnage.
Ayant fait ce court métrage avec lui (Quand on est amoureux c’est merveilleux) quatre ans avant, je connaissais bien Fabrice. A l’époque j’avais remplacé un comédien absent, Fabrice m’avait appelé de Bruxelles, et très rapidement j’ai repris un personnage au pied levé. Comme ça s’était bien passé, on s’était dit que l’on pourrait retravailler ensemble, et lui dit que si ça pouvait dans son premier long métrage, ce serait bien...
Le projet a mis quatre ans à se faire, je travaillais alors chez Canal +. Le directeur de production a pensé à moi et m’a appelé pour que je fasse parti du casting.
- Comment pensez vous que le public va réagir à ce film ?
Sans être grand prophète, je vois d’ici qu’il y aura une grande part de rejet, comme toujours. Il n’aura pas un succès énorme en France mais qu’en en ayant un petit peu comme ça sur toute la planète, il aura une existence et peut être rentrera dans ses frais. Le cinéaste aura sa carte d’artiste qui lui permettra facilement de monter un deuxième long métrage. Et finalement le film sera un peu culte.
- Culte ? Donc réservé à un cercle ?
Pas vraiment dans le sens confidentiel du terme, mais vraiment je pense que pour ceux qui l’apprécieront, ce sera un film qui aura marqué leurs vies, qu’ils auront envie de revoir souvent.. qui rentre dans la dizaine ou la vingtaine de films, s’ils en ont vu mille, qui les auront marqué.

Bartel (Jackie Berroyer)
- Calvaire est-il un film qui, à sa façon, secoue un peu le genre dans le cinéma français ? Est-ce un type de film qui vous plait en tant que spectateur ?
Oui, énormément. Vous savez, ce sont des choses très lentes… Il est devenu de plus en plus facile de pénétrer dans le genre. Avec les jeunes, il est désormais aisé de parler de violence au cinéma, mais il reste encore des gens plus âgés qui y sont réfractaires. Il y a une barrière de la violence qui fait encore obstacle. Une part des gens aime véritablement la violence au ciné par pathologie.. par sadisme, mais d’autres, comme moi par exemple, qui veulent bien l’accepter, sans être friand de ça¸ si c’est dans un contexte intelligent, n’auront pas de mal à l’accepter.
- Avez-vous des points communs avec votre personnage ?
Non, merci... je me débrouille très bien affectivement.
- Comment êtes vous entré dans le rôle ?
Je n’ai pas construit ou imaginé de choses particulières pour jouer Bartel. J’ai suivi le scénario simplement, je ne suis pas quelqu’un qui se prépare ou qui compose beaucoup.. je n’ai pas de personnages difficiles à quitter ..etc..
Peut-être aurais-je besoin de plus de préparation s’il fallait que je fasse un mousquetaire fringuant, à la retraite, mais qui fait encore quelques combats… bon.. ok, j’aurais du mal à être crédible.
Mais là, avec Bartel, il a simplement fallu que je me laisse pousser la barbe, que je prenne un air de psychopathe hirsute sorti du fond des bois, mais je n’ai même pas eu besoin de m’enfermer dans une cabane pendant cinq jours pour être halluciné.. Fabrice me disait qu’il y avait chez moi une part de fragilité intéressante pour le personnage au lieu d’avoir une simple tronche de brute.
- Calvaire dénote un changement radical dans votre carrière…
Je constate que beaucoup de gens me disent : « Ah tiens, c’est étrange de vous voir là dedans.. c’est plutôt inhabituel. ».
Il y a une erreur totale dès le départ, les gens de la variété et des comédies croient que je fais parti des intellectuels, et chez les intellos, on croit que je fais parti des fanfarons parce que j’ai fais quelques passages par la télévision… On peut très bien combiner les deux.. vous voyez que j’arrive encore à être marrant même en commettant les pires atrocités.
Interview - Fabrice Du Welz

Attention, pour ceux qui n'ont pas vu le film CALVAIRE, cette interview comportent d'importantes informations sur le déroulement de l'intrigue
- Peut on dire que Calvaire est une histoire de fantôme ?
Oui, comme souvent dans le fantastique, il s’est passé quelque chose dans le passé. Il existe le fantôme de Gloria qui est peut être une illusion, un leurre qui n’a jamais existé.. D’une manière générale, j’évite toute certitude. J’ai vraiment essayé de faire un film en évitant toute certitude pour le spectateur.
- En dehors des influences ciné, y a t’il des influences dans le quotidien ?
Oui, c’est déjà un coin que je connais bien (Calvaire se déroule dans les Ardennes belges). Ce qui m’intéressait, c’était de vraiment faire un grand film du cinéma de genre, style nihilisme des années 70 comme Romero ou Hopper, se servir du genre pour avoir un point de vue ce qui s’est passé. En Belgique, ce fut l’avènement de deux serial killers dans l’histoire contemporaine.
- Comment s’est déroulée l’écriture du film ? Aviez vous imaginé tourner la première séquence telle qu’elle est visible dans le film ?
Le gros problème du scénario, c’est qu’on arrivait pas à conclure, comme souvent... On avait un début, dans l’hospice, on avait l’idée du chanteur itinérant, on avait le cliché « le mec qui se perd, qui arrive dans une auberge.. » et l’idée que l’aubergiste le prenne pour sa femme. Un moment donné, les villageois intervenaient, et on ne savait pas comment conclure. Je préférais réellement rester dans l’absurde de la situation, d’avoir quelque chose d’arbitraire et d’inexplicable. Calvaire est un espèce de théâtre absurde où tout, absolument tout, est absurde tout le temps.
- Quel est le sens de la scène ou les villageois dansent sur la musique du piano bar ?
Elle n’était pas écrite à l’origine dans le scénario, mais j’avais envie de faire quelque chose dans le bar avec les villageois. J’ai toujours tenté de respecter les clichés que le film évoque tout en leurs insufflant ce coté absurde. J’ai tenté de déplacer l’empathie, qu’elle ne soit pas toujours du même coté, que ce soit de Bartel, de Stevens ou des villageois. Il y a donc cet espèce de malaise constant qui dure, et cette scène avec les villageois, on l’a finalement tourné parce que j’avais besoin de quelque chose pour fédérer, pour les regrouper, et surtout pour justifier leurs actes vers la fin du film. Ainsi se sont créés trois blocs, trois frontières, comme dans un western, d’un coté Stevens, puis Bartel dans son auberge et enfin le bloc des villageois. Finalement cette scène, on a pas besoin de savoir pourquoi, elle est de l’ordre de la sensation..
- Le film véhicule une culture très pop 70s et des choses plus ancrés dans l’Europe contemporaine…
Variety me disait ça.. que c’était un film d’art, d’horreur et d’exploitation.. que des traditions européennes étaient imprégnées d’une culture purement américaine.

Marc Stevens (Laurent Lucas)
- Pourquoi le titre « Calvaire » ? C’est un calvaire pour le personnage principal mais il y a une évidente connotation religieuse …
Je pense que c’est un calvaire général pour tous ces personnages. La connotation religieuse, c’est l’idée de ces calvaires, en campagne, qui donnent au pèlerin le chemin vers la félicitée. Puis le personnage principal qui est un espèce de Tintin asexué va se confronter à cette quête d’amour incessante, il va devenir une bête… il entame une lente et terrible progression vers la bestialité. Mais éventuellement, à la fin, il dit de dos « je t’ai aimé », donc il va peut être réapprendre, il existe une rédemption possible mais qui est illusoire parce que le film se termine d’une manière complètement noir.
Et finalement, le titre du film claque.. Calvaire !.. je suis moins fan du titre anglais par exemple (The Ordeal / L’épreuve).
- Le prix que vous avez obtenu il y a quelques années à Gerardmer pour votre court métrage vous a t’il aidé pour monter Calvaire ?
Non, malheureusement. Je ne sais pas finalement ce qu’il faut faire pour attirer l’attention, et l’argent.. mais finalement ce n’est pas très grave, le film est fait. J’espère simplement que ce sera plus simple pour la suite. Tous les cinéastes que j’apprécies ont démarré avec de longs et douloureux projets sur quatre ou cinq ans.. je me raccroche à ça. J’ai eu beaucoup de chance..
- Avez vous d’autres projets dans le cinéma de genre ?
Oui bien sur. Il y a tout d’abord un remake d’un film espagnol des années 70 qui a été distribué en France sous le nom des Révoltés de l’an 2000. C’est un film terrifiant ou un couple idéaliste se retrouve confronté au mal absolu personnifié par des enfants tueurs.. Il va falloir le financer donc je n’ai pas plus d’infos pour l’instant.
- Le film est écrit ?
Pratiquement. Le scénario est terminé et on planche actuellement sur les dialogues. On imagine peut être le faire en anglais.
Le deuxième projet très ambitieux, très excitant, c’est l’adaptation de l’île aux trente cercueils de Maurice Leblanc. On a les droits, c’est un projet passionnant, seulement il y a un gros gros travail de modernisation du projet. C’est un livre très inquiétant à l’atmosphère très baroque, très lovecraftienne. Je ne suis pas encore sùr de pouvoir l’écrire, d’être le scénariste adéquat.
- Pour revenir à Calvaire, la scène finale du gunfight entre les villageois et Bartel est totalement originale. La vue subjective et le fait qu’on ne voit pas les ennemis c’est un choix uniquement artistique ?
Je n’avais pas d’argent !! Il a fallu se montrer super astucieux, si j’avais eu plus d’argent, ç’aurait peut-être été différent. Mais de cette contrainte là est venue l’idée de ne pas voir les attaquants. Il a fallu trouver un concept par rapport à la caméra. Donc on a eu l’idée de poser la caméra sur un espèce de ressort, une dolly, et on tapait dedans sans arrêt, à tous les coups de feu ! Ca donne une forme et une modernité assez particulière à cette scène.
- Le son fait une grosse partie du film..
On a travaillé deux mois sur le son. Et je te jure qu’en 5.1, c’est une tuerie ! La scène finale, la dernière bobine avec le viol, l’arrivée des villageois.. c’est du délire. On s’est éclaté comme des fous sur le son. Généralement les ingés son, ils sont toujours contents de travailler avec moi …

Jackie Berroyer et Fabrice du Welz à Fantastc Arts 2005
Interview réalisée par Nano
Merci à Jackie et Fabrice pour leur disponibilité ainsi qu'au Public system pour avoir rendu cette entrevue possible.