L'interview - 2nde partie

J’ai trouvé qu’un point important du court métrage était la musique. Parallèle improbable entre tango et diva déjantée. La musique est-elle indispensable ?

Je pense que oui. Certains films n’ont pas de musique, d’autres ne sont fait qu’avec de la musique.

… l’absence de musique.. c’est une forme de musique particulière…

C’est un parti pris. Le silence est un effet que je voulais à certains moments dans l’Inventaire Fantôme. Je voulais une musique extrêmement précise. Pierre, que j’ai rencontré pour faire la musique et qui est par la suite devenu mon ami, a su autant me surprendre que me satisfaire. Je voulais une musique particulière, pas faire un clip vidéo ! Je voulais aussi des silences qui comme tu le dis sont une forme de musique. Mais je voulais que ce soit globalement extrêmement décalé. Dans cette ambiance lourde et oppressante, je voulais qu’on ait cet espèce de Tango hyper ringard, mais malgré tout très beau à entendre, et une chanson hyper déjanté par une folle, une diva échappée de l’asile. C’est d’ailleurs une des rares incursions féminines dans le film. La musique induit une lecture parallèle du film et je fus le premier surpris par l’alchimie des deux. J’ai été bluffé par ce que ça amenait en supplément.

Dans quel sens as tu travaillé ? La musique n’est pas venue se greffer sur les images, mais tu as travaillé en t’inspirant d’elle ?

Ca a été les deux. C’était une partie de ping-pong. Je n’avais pas fini le story board, que Pierre Caillet m’envoyait le thème initial. J’ai donc pu finir de dessiner l’histoire avec sa musique, en faisant cette espèce de décalcomanie de l’image sur le son.
Une fois qu’il a eu le story board entre les mains, il a pu composer le reste de la musique. Et finalement au montage, on a recadré le tout sur la musique.

Parlons du tournage, comment s’est déroulée la phase de pré production ?

En amont, j’avais déjà réalisé le story-board. Quand on est rentré en pré-prod, j’ai passé un mois, tout seul, dans mon atelier, à sculpter les décors principaux, les maquettes et les personnages principaux. J’allais travaillé avec des gens que je ne connaissais pas, et comme c’était mon premier film, je ne voulais surtout pas de malentendus. J’avais une idée précise en tête et je voulais absolument obtenir ce que je souhaitais ! Qui plus est, je ne voulais pas les induire en erreur, on aurait perdu du temps etc.. J’ai donc bouclé le tout dans un grand dossier technique très très complet.
A partir de là, avec plusieurs personnes de l’équipe, nous avons commencé la réalisation des marionnettes et des objets. Ca nous a pris deux mois passés sur Paris.


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Tu avais déjà une équipe ou s’est elle constituée par le biais des Armateurs ?

En fait lorsque le projet a réellement démarré, le co-producteur du film m’a proposé deux ou trois personnes qui eux-mêmes avaient des équipes disponibles pour la production. Il y a eu aussi pas mal de candidatures spontanées de la part de jeunes stagiaires ou de gens qui m’ont appelé sachant qu’il y avait une production en cours chez les Armateurs. J’ai eu beaucoup de chances parce que c’était une équipe géniale. Bon ça fait toujours très cliché hollywoodien de dire ça, mais vraiment, vu les conditions extrêmement difficiles qu’on a traversé, surtout à Angoulème, de défraiement, d’hébergement... les gens étaient remarquables ! Jeunes dans l’ensemble, ça allait de 20 à 29 ans, mais c’était tous des gens très compétents, patients et passionnés.

Puis vous êtes partis à Angoulème..

Oui, ensuite on part à Angoulème pour trois mois, finalement on y restera cinq… et là, il n’y a pas d’autres mots, c’est l’enfer ! On se retrouve dans une ville que personne ne connaît. On avait l’habitude de travailler tard le soir, et il se trouve que même le « Quick » fermait à 11 heures du soir… Les premiers on rentre donc se coucher sans manger. On s’est plié tant bien que mal aux habitudes d’Angoulème parce qu’on ne voulait pas mourir de faim.
Pendant le premier mois, nous avons construit les décors. Les décors étaient énormes et nous ont demandé un boulot constant très difficile. Les deux mois suivants, réservés au tournage, se sont vite transformés en quatre mois de tournage. Ca n’avançait malheureusement pas aussi vite qu’on l’avait espéré. Parallèlement à ça, des objectifs numériques et des travellings qu’on avait commandé quelque part n’arrivaient pas..
On essayait de palier à ça avec une ambiance vraiment paternelle. Je n’ose même pas imaginer ce qu’aurait pu donner ce tournage avec des gens qui ne s’entendaient pas. C’aurait été ingérable, le film ne se serait probablement pas fait.

C’était une expérience humaine intéressante en plus du plaisir de réaliser le court-métrage ?

C’était une expérience humaine énorme. J’avais connu ça au théâtre, et c’est un aspect du travail en groupe qui me plait énormément ! Tout le monde bricole, met la main à la patte, personne n’est véritablement spécialisé, c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup. Le cinéma, qui est définitivement le métier que je veux faire, me fait un peu peur dans le sens où c’est un métier d’ultra spécialisation. Sur l’Inventaire, c’était tout le contraire, c’était l’aspect de « joyeux bordel bien organisé ».
Ce genre de relations entre gens passionnés ne seraient, à mon avis, pas possible sur un long métrage. Seulement au bout de cinq mois, il commençait à y avoir des heurs bien légitimes parce que le tournage fut long et difficile..

Ensuite la phase de post production, vous avez utilisé des retouches 2D classiques mais aussi quelques plans 3D, c’est une période longue par rapport au tournage lui-même ?

Presque le double… Je me retrouve à Paris avec le film brut dans lequel il manquait une dizaine de plans. Je connaissais très bien le boulot qu’il fallait faire dessus et je me disais que les plans qu’il manquait devait être fait impérativement. D’une équipe de quinze personnes pour le tournage à proprement parlé, je me retrouve tout seul devant mon ordinateur. J’ai donc utilisé des techniques que j’avais jusque là plus ou moins expérimenté. De fil an aiguille, je me suis retrouvé pendant près de 10 mois à faire le film. Ce fut une période personnelle assez compliquée et tout ce que j’ai vécu m’a permis de me focaliser à 100% sur le film. J’ai donc retoucher chaque image, même celles qui étaient à priori valables.

Jamais les producteurs ne t’ont aiguillé ?

La production, ce fut très vite réglé. Nous avions prévu trois mois de post production, et quoiqu’il arrive je savais que je ne serais plus payé au delà de ces trois mois.. de toute façon j’étais déjà dans une telle merde que je me suis dit que j’avais un film qu’il fallait que je finisse, il était hors de question de baisser les bras.. surtout après toutes les galères qui me sont arrivées. J’ai fini le film entre parenthèse tout seul…

Si c’était à refaire ?

Héhé.. si c’était à refaire… j’ai quand même appris plein de choses donc difficile de dire non. C’est en faisant un film qu’on comprend toute la difficulté de l’entreprise. Au jour d’aujourd’hui je ne ferais absolument pas la même chose évidemment. Sur le plan humain, sur le plan artistique et sur l’apprentissage, il ne me reste que des bons souvenirs. Donc oui, si c’est à refaire, je le ferais.


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Le film est maintenant en boite, il fait son circuit de festival en festival. Quelle vie pour un court métrage d’animation ?

La vie pour un court métrage comme l’Inventaire Fantôme, c’est surtout les festivals. Malheureusement il n’est destiné que pour les gens qui vont dans les festivals. Ce qui est important pour un film c’est d’avoir une reconnaissance, donc des prix, on ne peut pas se le cacher. C’est ce qui permet de donnée une cohérence au film, une cohérence financière pour la suite des événements. Toutefois, une fois que le film est fini, on a qu’une seule envie, c’est que le film soit vu ! L’Inventaire Fantôme m’a maintenant complètement échappé, ce n’est plus mon « bébé ». Avant je ne supportais pas le moindre avis sur mon film, partant du principe que tant qu’il n’était pas fini l’avis des autres ne m’intéressait pas. Par contre lorsque le film est fini, c’est là que l’on s’adresse aux autres.
Alors oui, c’est frustrant de ne montrer ce film qu’à des connaisseurs ou des professionnels.. parce qu’on ne fait pas un film que pour les spécialistes..

Le festival Imagina a trouvé le moyen de donner un seconde vie aux courts-métrages par le biais du DVD Imagina-Trip. Y aura t’il une sortie DVD pour l’Inventaire Fantôme ?

Oui, c’est probable. Le court fait parti des heureux élus du palmarès d’Annecy 2004. Ils éditent eux-mêmes un DVD chaque année qui regroupe tous les films primés du palmarès. L’Inventaire Fantome ayant eu la chance d’en faire parti et d’obtenir un prix.. je parle bien de chance car je ne cautionne pas forcément la compétition entre les films. Donc le DVD d’Annecy sortira normalement en mai 2005. On ne le trouve peut etre pas forcément dans toutes les boutiques mais on peut l’acheter généralement sur le site d’Annecy ou à la FNAC etc.. Sinon, il n’est pas improbable que les Armateurs, comme ils l’ont déjà fait par le passé, sortent une compilation de leurs productions, où l’on trouvera là forcément l’Inventaire Fantôme.

Quels sont tes projets maintenant ?

Et bien, le premier réflexe post Inventaire a été de retrouvé du travail afin de renflouer les caisses. J’ai donc repris de l’illustration. Cependant, sur le plan de l’animation, j’ai un projet de long métrage avec Les Armateurs qui ne sera pas d’animation mais avec des comédiens réels. On sera dans le même univers visuel que pour l’Inventaire Fantôme, très lovecraftien. Je ne peux pas en dire beaucoup plus étant donné que je suis en phase d’écriture. J’ai aussi un autre projet de court métrage mêlant animation et comédien réel. Sur le plan purement professionnel j’ai des projets de publicités, de designs de long métrage au cinéma.

L’inventaire Fantôme t’a ouvert des portes ?

Trop lentement à mon sens, puisqu’il y a toujours une certaine impatience suite à une production de ce type. Mais oui, ça m’a ouvert des portes.

La question rituelle, avec un budget illimité, quel film aimerais tu réaliser ?

Oulà…

C’est généralement le premier effet que fait cette question à tous ceux que je la pose…

Et bien, je pense que je réaliserais un petit budget.

Ca c’est déjà plus original comme réponse !

J’aimerais réaliser l’adaptation d’une nouvelle de Maupassant qui traite de l’avortement à la fin du 19ème siècle. Ce ne représenterais rien en terme de budget mais ça raconte des choses encore tellement subversive et tellement forte sur le plan humain que j’utiliserais tout le reste du budget pour le distribuer à travers le monde pour qu’un maximum de gens puissent le voir.

Merci beaucoup Franck !



FIN


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Auteur de l'interview : Nano
Merci à Franck pour sa dispo et pour son court magnifique. Merci à Guillaume pour le prêt du matos