Auteur de bandes déssinées prometteur, ses premiers pas dans le monde du cinéma furent quelques couvertures de comics Star Wars pour Dark Horses. C'est lors de sa rencontre avec Christophe Gans, que Mathieu Lauffray est devenu un véritable artiste du grand écran. Il projettera sa vision fantastique et ses univers dans les long metrages de Gans, Le Pacte des Loups, et son monumental projet Nemo. Sa collaboration plus récente et plus complète, avec le réalisateur Pascal Laugier, sur le fim Saint Ange nous a forcèment poussé à venir poser quelques questions à ce grand personnage du cinéma de genre français.

- Bonjour, Matthieu, peux-tu d'abord te présenter ? Ta carrière, tes études Et tes réalisations...

Bonjour, pour résumer simplement , je suis dessinateur. Le dessin me permet de d’appréhender l’espace, la couleur, la composition, les formes et la lumière. Ce hobby me permet donc de faire des images pour différentes applications, telles que la bande dessinée, le cinéma, l’édition ou le jeux vidéo. J’ai toujours plus ou moins dessiné et fait de la couleur, mais les choses sérieuses ont commencé au lendemain du bac, lorsque j’ai entamé des études spécialisées dans un atelier de préparation aujourd’hui disparu l’ « Emsat », puis aux Arts déco de Paris. J’y ai commencé ma première bande-dessinée « Le serment de l’ambre » , puis j’ai enchainé sur une commande de couvertures de comic books pour Dark horse, autour de l’univers Star Wars. La rencontre avec Christophe Gans m’a permis de démarrer une collaboration avec lui et d’autres réalisateurs, sur des projets comme, Le pacte des Loups, Vidocq, Brocéliande, Saint Ange et certains projets inaboutis comme le « Nemo » de Christophe gans. En parallèle, j’ai travaillé dans le jeu vidéo en tant que designer et réalisé plusieurs Bandes Dessinées dont la plus importante est Prophet.

- Ta particularité, dans le domaine, c'est d'être un peu un touche-à-tout. Cinéma, Jeux Vidéo, Bandes dessinées bien sur et illustration pour des Comics/magazines. Tu multiplies les expériences, mais aimerais-tu te Spécialiser dans un domaine ?

Oui je souhaite me recentrer sur mes trucs à moi ! La collaboration est une expérience passionnante, mais il est ardu de trouver un cadre dans lequel l’objectif à atteindre soit le même pour tous… Il en résulte souvent un désengagement personnel aboutissant à un travail répétitif et sans passion que je préfère vraiment éviter sur la durée. Je veux donc me concentrer sur des collaborations de courtes durées avec des interlocuteurs choisis pour affinités de sensibilités. La bande dessinée me convient en tout points si je parviens à poursuivre mon activité d’illustrateur en parallèle… Une nouvelle aventure dans le cinéma n’est pas exclue, mais dans le cadre d’une collaboration ponctuelle.

- Pour la partie qui concerne d'avantage Cinegenre, on va se pencher sur Tes participations cinématographiques. Tu as dernièrement signé le design Général de Saint-Ange de Pascal Laugier. Quelle a été l'étendue de ta Participation ?

Pascal voulait se concentrer sur l’écriture du scénario, du story-board et sur sa direction d’acteur. Un vaste programme… Il voulait aussi que son film ait une identité visuelle spécifique à l’image de réussites telles que les autres, Rosemary’s baby ou The haunting.
Mais il ne voulait pas avoir à gérer en plus, le travail de création visuelle ce qui est pourtant son rôle spécifique et contractuel si l’on en suit les habitudes locales. En effet, les contrats de réalisateurs et de directeurs artistiques, tous deux auteurs, ne font qu’un. Cela pose un nombre de problèmes invraisemblables…
La première chose à faire était donc de soulever un vieux problème. Le cinéma Français ne sait plus ce qu’est un directeur artistique. Perdu dans un dédale juridique aussi absurde qu’excessif, fondé sur la prééminence de l’auteur roi, il confond volontiers la direction artistique avec décoration, voir avec celui de réalisateur. Ce dernier se retrouve donc avec une charge supplémentaire de travail considérable et se voit habituellement contraint de la confier à la déco, pourtant peu experte dans l’art de marier les différents postes disparates, tels que costumes, lumières, ou même affiches et visuels divers... Le rôle du directeur artistique est de donner une identité et une cohérence à l’ENSEMBLE de film. L’ambition de Pascal était donc de confier cette tâche à quelqu’un à même de comprendre ses ambitions visuelles.

- Comment es-tu arrivé sur le projet du film ? ta collaboration avec Pascal Laugier ?

J’ai rencontré Pascal Laugier alors qu’il travaillait à la réalisation du « making of » du Pacte des loups. Il m’a proposé d’être le directeur artistique de son premier long métrage, Saint Ange. En effet, la maison de production ESKWAD allait produire son premier film et tout était désormais possible. Nous avions largement développé nos directions de travail, au cours de nos dialogues antérieurs au film lui-même, mais il restait à préciser la plus importante des questions lorsque débute une telle collaboration : la conception même Très vite, Pascal s’est tourné vers le plus introspectif et peut-être le plus insidieux de tous, celui qui ne laisse que peu de place aux explications et aux certitudes, celui du Haunting de Robert Wise ou du Rosemary’s baby de Roman Polanski.

    

- T'es-tu inspiré de créatures-personnages existants pour le design des Enfants (terrifiants !), pourquoi ces yeux ??

Oh Pascal m’avait montré son dernier court métrage, « 4e sous sol », et les films références que nous avons en communs nous ont placés d’office dans une certaine école du genre. L’absence d’yeux et donc de regards est un effet vieux comme le monde mais le fait de l’utiliser sur des enfants dont le principal trauma est le dessèchement affectif et le sentiment d’abandon nous semblait adapté. Nous avons tenté de faire passer autant l’horreur que la tristesse de leur situation.

- Afin d'instaurer une ambiance au film, quelles ont été les lignes Directrices ? Il semble respirer une ambiance ancestrale dans le manoir de Saint-Ange plus vieille que la date ou se déroule les événements.

La date est un élément capital c’est vrai. Le souhait de Pascal, de vouloir situer l’action en 1960 n’est pas un hasard. Outre qu’il s’agisse de l’époque où se déroule, « Les disparus de saint Agil » ou « les diaboliques », c’est aussi le moment où les institutions religieuses laissent massivement la place à une prise en mains républicaine. C’est une époque de changement, qui voit le crépuscule d’une certaine conception des choses et l’avènement de celle que nous connaissons aujourd’hui. Quand au fait que la maison date de la fin du 19e, j’aime beaucoup l’idée que le passé ait un poids auquel il nous est difficile de se soustraire. Un héritage tantôt bénéfique, tantôt pas…

- La dernière partie tranche nettement et subitement en grande partie par La transition dans le design des lieux (vieux manoir => sous-sol), le Spectateur perd ses marques alors. Est ce l'effet recherché pour Déstabiliser complètement autant le personnage principal (Virginie Ledoyen) que le public ?

Oui il nous fallait une transition très nette. A ce moment, il devient évident qu’Anna quitte la réalité pour basculer totalement dans le dédale de ses traumas… Elle quitte les derniers repères auxquels elle s’accrochait et se laisse partir dans son monde. Elle n’en sortira plus. D’avantage que de déstabiliser en termes de révélations, il s’agissait surtout de montrer qu’Anna est en proie à un monde intérieur qui l’habite totalement et qui la fait progressivement entrer en contact avec une autre réalité, la sienne. Il fallait montrer aussi clairement que possible, que la réalité de chacun est subjective et que sur une base réelle commune, chacun se crée son propre univers. Nous ne savons véritablement pas si la réalité est la même pour tous, voilà un thème cher au fantastique…

- Concernant tes anciens travaux, tu as travaillé avec Christophe Gans sur Le Pacte des Loups mais aussi sur son film Nemo. Ce dernier reste en vie Grâce aux artworks que tu as dessinés, le projet semblait démentiel. Est ce budget qui a eu raison du film, est-il vraiment tombé dans les oubliettes dorénavant ?

Ce projet était tellement excitant ! La grande aventure, la découverte de l’inconnu et un Christophe Gans passionnant et passionné qui habitait cette histoire incroyable d’une vision aussi romantique que violente ! J’aurais aussi vraiment aimé que tout cela devienne réalité. Par moment je me demande pourquoi ces visions exaltées sont aussi rares par chez nous… Ce type de projet est si rare. Je ne saurais dire ce qui a eu raison du film en vérité. La seule chose que je peux dire est qu’il semble presque impossible de croire en ce type de vision en France. Les Jules Vernes, Debussy ou Eiffel semblent avoir résolument désertés la place et je ne crois pas qu’il faille aller chercher d’explications plus loin. On ne fait pas ce genre de films, pas plus que ce genre de roman ou même de bandes dessinées.

    

- L'une de tes collaborations les plus intéressantes fut Le Pacte des Loups, car de Fronsac (Samuel Le Bihan) étant dessinateur, tu as pu donner une véritable identité à ce personnage par le biais de tes dessins. L'ambiance du film est profondément ancrée dans la culture de la bande dessinée française à mon sens. Peux-tu nous parler de cette collaboration et de ton travail de recherche pour ce film ?

Le pacte a démarré très rapidement après la mise en pause du Némo. Le thème a séduit Christophe et tout s’est passé très vite ! Il s’agissait de faire un grand film populaire basé sur l’un des épisodes les plus marquants de notre culture fantastique. Ma collaboration était, en un sens , moins importante que sur le Némo car bien moins riche en création pure. Cela dit, en réintégrant le dessin par le biais de Fronsac, il m’a permis de reprendre un rôle inédit pour moi ! Le carnet de voyage d’une part, puis les portraits que Fronsac dresse des suspects et des femmes qu’il aime, m’ont donné la chance de faire apparaître les images à l’écran, ce qui est un luxe très rare ! Je remercie d’ailleurs encore Christophe pour cette opportunité qu’il m’a offerte. Les recherches ont été bien moins importantes que sur le Némo, une petite partie story board, quelques recherches sur la bête et sur les atmosphères générales, rien de plus. Les studios Anglais ont vite fait de reprendre l’ensemble des créations sur le film.

    

- Quels sont tes projets futurs pour le cinéma ?

Aucun pour le moment. Je pense que la prochaine étape sera de proposer mes services aux Etats-Unis dont la logique de production est bien plus adaptée à mes compétences et mes envies.

- De ces cinq dernières années, quel a été ton film préféré ?

Hmmm…Réponse immédiate et non réfléchie, Donnie Darko ! Etonnant, fin, touchant et maîtrisé. Un pur plaisir aussi fertile que mystérieux.

- Maintenant la question que nous posons à chacune de nos interviews, Si l'on te paie ce que tu veux pour réaliser le film de tes rêves avec le plus grand budget possible. Lequel serait-il ?

Trois choses me font terriblement envie… D’une part une adaptation de l’univers mystérieux du Paris de la fin du 19eme, type Adèle Blansec, avec les expositions universelles en toile de fond et le retour au mystique. Univers très peu traité me semble-t-il.
D’autre part un véritable « monde perdu », dont l’esprit serait celui de Conan Doyle revisité par le Mc Tiernan du 13e guerrier sans Crichton… Avec un visuel expressionniste louchant vers King kong, fort, pictural et profondément dramatique. Le troisième serait une aventure fantastique Lovecraftienne, s’apparentant aux montagnes hallucinées, terrain carrément déserté et que je considère comme un véritable appel au rêve…

- Et que penses-tu de Cinegenre ?

J’y passe souvent, riche d’infos en tout genres… Très chouette, un grand merci !


- Merci beaucoup Matthieu de nous avoir consacré du temps. On te souhaite Pleins de participations à des longs-métrages et continues à nous créer des univers aussi généreux et originaux !!

Merci de votre intérêt, c’est très motivant et bonne continuation à vous.

Cliquez sur les illustrations de cet article pour acceder au site officiel de Mathieu Lauffray


  




Auteur de l'interview : NANO
Un superbe portfolio de l'artiste est sorti dernièrement, PROTO 2003. Regroupant nombres des superbes illustrations qui sont exposés dans cet article et sur son site officiel : http://www.lauffray.com/